Chaque jour, seize tonnes de fruits et légumes sont jetées à la poubelle dans un grand entrepôt de la banlieue d’Anjou à l’est de Montréal.

Cet entrepôt en question appartient à Courchesne Larose Ltée qui, comme beaucoup d’autres entreprises de distribution alimentaire, est confrontée quotidiennement au défi complexe de la gestion de leurs chaînes d’approvisionnement pour éviter le gaspillage.

L’entreprise familiale de Montréal, qui approche son centenaire, fait face à ce défi depuis plusieurs décennies. Mais l’un de ses cadres pense qu’il a trouvé une solution pour réduire ce gaspillage.

« Tout le monde était conscient (à Courchesne Larose) qu’il fallait faire quelque chose avec nos surplus (de produits), » dit Frédéric Monette, vice-président de l’administration et des opérations et arrière-petit-fils de Raoul Routhier, un des fondateurs de l’entreprise.

Monette pensait que ça pourrait être une bonne idée d’utiliser les fruits et légumes en surplus pour faire du jus, mais il ne savait pas trop comment s’y prendre. Un jour, il l’a mentionné dans une conversation à son entraineur au gym, et ce dernier lui a offert un conseil en or.

Un nouveau plan d’affaires

La recommandation de l’entraineur ? David Côté, l’entrepreneur montréalais derrière Crudessence, la chaîne de restaurants végétariens et de boisson santé appelée Rise Kombucha. Côté avait aussi pensé à cette idée de faire du jus avec les surplus alimentaires et Monette l’a invité dans son bureau pour en discuter.

« On a jasé dans mon bureau de comment on pouvait travailler ensemble et après 2 heures, on avait révolutionné le monde et on avait un beau plan d’affaires, » dit Monette.

Julie Poitras-Saulnier a été la prochaine à se joindre à l’équipe. Elle avait étudié le développement durable et elle travaillait dans le marketing pour les produits alimentaires responsables. Son expertise a permis à Monette de se concentrer sur les détails commerciaux, tels que la chaîne d’approvisionnement, pendant que ses deux nouveaux partenaires s’occupaient d’améliorer l’aspect plus environnemental du projet.

« Tous les axes se sont alignés pour que toutes les personnes arrivent au bon moment dans le projet, » dit Monette.

Ensemble, les trois partenaires ont créé une nouvelle entreprise du nom de Jus Loop.

« Je voulais (travailler sur) un nouveau modèle d’affaires où je sentais que plus on allait vendre un produit, plus on allait avoir un impact positif et non l’inverse comme c’est souvent le cas (dans les entreprises, » raconte Poitras-Saulnier à l’Observateur national pendant une entrevue.

Poitras-Saulnier dit qu’elle a toujours fait attention au gaspillage alimentaire même en tant que consommatrice. Elle se souvient même d’avoir « capoté » quand elle devait jeter une branche de céleri. Mais, cette fois-ci, elle allait s’attaquer à beaucoup plus qu’une poignée de légumes verts.

Quand elle et Côté sont allés visiter l’entrepôt de Courchesne Larose pour la première fois, ils y ont découvert avec choc un « mur » de palettes de fruits et légumes, empilées sur presque onze mètres de haut. Tous ces produits se retrouveraient bientôt dans un site d’enfouissement simplement parce que l’industrie avait décidé qu’elle ne pouvait plus les vendre.

D'un étal de fruits et légumes au marché Bonsecours à distributeur alimentaire majeur:

Courchesne Larose, une entreprise aux origines modestes, a commencé en tant qu’étal de fruits et légumes en 1918 dans le marché historique de Bonsecours dans le vieux Montréal, aidant les producteurs locaux à avoir accès au marché.

Près d’un siècle plus tard, l’entreprise est maintenant un distributeur majeur pour épiceries et autres clients sur la côte est de l’Amérique du Nord. Mais cette croissance ne vient pas sans ses problèmes, comme celui de la gestion de l’offre et de la demande de grandes quantités.

Dans l’industrie de distribution alimentaire, le modèle d’affaires est basé sur la spéculation du niveau de demande des épiceries et des ventes qui sont anticipées, dit Poitras-Saulnier. Par exemple, explique-t-elle, un fournisseur peut demander 25 conteneurs de fruits, mais ne pas être capable de tous les vendre par la suite.

« Ça peut arriver qu’une semaine ils en vendent moins, ils en vendent 20 conteneurs. Donc, les cinq qui restent, la semaine d’après, ils commencent à être un petit peu plus murs, ils vont être trop près de la consommation, ce qui fait qu’ils ne survivraient pas tout le cycle de distribution, donc ils sont jetés. »

Jus Loop estime pouvoir réutiliser 300 tonnes de fruits et légumes d’ici la fin de l’année et 525 tonnes en 2018. Ses opérations ont été pensées pour gérer absolument tout le gaspillage. Les restants de pulpe de fruits sont réutilisés pour faire de la nourriture bio pour animaux.

L’entreprise a aussi une certification SQF (Safe Quality Food) pour assurer les standards de qualité sanitaire de ses produits.

Et toutes ses bouteilles de jus sont faites au Québec avec des matériaux recyclés.

Pour renforcer ses opérations, les fondateurs de Jus Loop disent qu’ils ouvriront une petite ligne de production avec douze employés d’ici octobre. De nouveaux distributeurs alimentaires les ont contactés pour établir des partenariats et Jus Loop espère pouvoir se développer en Ontario et dans le reste du Canada.

Juice Loop, David Côté, Julie Poitras-Saulnier, Frédéric Monette, Courchesne Larose
Les fondateurs de Jus-Loop Julie Poitras-Saulnier, David Côté, and Frédéric Monette (derrière) sont recouverts de mangues dans un entrepôt de Courchesne Larose à Montréal. Photo de Jus Loop.

Après une tempête de grêle, des fraises sont sauvées pour faire du jus

Jus Loop est aussi là quand Mère Nature punit les producteurs de la chaîne d’approvisionnement traditionnelle de Courchesne Larose.

Le mois dernier par exemple, une tempête de grêle s’est abattue sur la banlieue de Saint-Nicolas, près de Québec. Douze heures après l’averse, des piles de glaces recouvraient toujours les champs de la communauté située à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de la capitale.

Cette météo extrême a causé des dommages considérables pour les agriculteurs locaux, qui ont estimé leurs pertes à près de 25 pour cent de leurs récoltes dans certains cas, selon TVA. Certains de ces agriculteurs travaillaient avec Courchesne Larose.

La météo capricieuse les aurait forcés à jeter presque 10 000 livres de fraises, selon les estimations de Courchesne Larose. Mais grâce à Jus Loop, les producteurs ont été capables de vendre leurs fraises endommagées qui seront utilisées pour faire du jus.

Près de 40 pour cent de nourriture au Canada finit à la poubelle selon Recyc-Québec

Au Canada, la chaîne de distribution alimentaire est responsable de 53 pour cent du gaspillage alimentaire. Entre 30 et 40 pour cent de la nourriture au pays est jeté à la poubelle, selon Recyc-Québec, une société d’État.

Le gaspillage finit aussi par coûter aux gouvernements et aux citoyens qui payent leurs impôts. La ville de Montréal dit qu’elle collecte jusqu’à 720 litres de déchets organiques provenant d’entreprises chaque semaine, selon le règlement municipal. La ville a refusé de divulguer le prix qu’elle paye pour gérer les déchets de matières organiques industriels. Quand les entreprises ont plus d’aliments ou de résidus à jeter, elles doivent faire affaire avec des entreprises privées.

Les conséquences du gaspillage alimentaire sur les changements climatiques sont bien documentées. L’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) estime que l’énergie nécessaire pour la production, la récolte, la transportation, et l’emballage de toute la nourriture gaspillée dans le monde génère plus de 3,3 milliards de tonnes métriques de dioxyde de carbone chaque année.

En fait, si le gaspillage alimentaire était un pays, ce serait le troisième plus gros émetteur de gaz à effet de serre derrière les États-Unis et la Chine. Les pays du monde sont donc à la recherche de solutions pour répondre aux demandes de populations grandissantes alors que les changements climatiques et les conditions météorologiques extrêmes sont en train d’éreinter l’agriculture.

Des études ont conclu que des améliorations dans la gestion de la nourriture pourraient être efficaces pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Par exemple, l’institut de Potsdam pour la recherche sur les impacts du climat a publié une étude démontrant que près de 14 pour cent des gaz à effet de serre provenant de l’agriculture pourraient être évités en réalisant des améliorations dans l’utilisation de la nourriture et dans sa distribution.

David Heurtel, Quebec, Environment Minister
Le ministre de l’Environnement David Heurtel participe à une rencontre nationale sur les changements climatiques à Ottawa le 9 décembre 2016. Photo par Alex Tétreault

Le gouvernement du Québec offre des millions pour réduire le gaspillage

La stratégie de développement durable du gouvernement du Québec a reconnu que réduire le gaspillage alimentaire est nécessaire pour atteindre son objectif de réduction de ses émissions annuelles de gaz à effets de serre. Cet objectif est fixé à 20 pour cent en dessous de ses niveaux de 1990 d’ici 2020 afin de contribuer à la lutte contre les changements climatiques. La province offre aussi du soutien financier pour des projets innovants à travers Recyc-Québec et un fonds gouvernemental spécial appelé Fonds Vert.

Les revenus principaux de ce fonds proviennent de la vente d’unité de droits d’émissions de gaz à effets de serre, achetés par des entreprises pour utiliser sur le marché du carbone. Les entreprises achètent ces droits afin d’atteindre leurs objectifs de réductions d’émissions et peuvent les vendre sur le marché si elles ont fait mieux que leurs objectifs.

En novembre 2016, le Fonds Vert disposait d’un budget de 3,7 milliards de dollars pour la période de 2013-2020. Recyc-Québec a reçu près de 9 millions de dollars pour ses opérations en 2015-2016. De ces 9 millions, 1,5 million provenant du Fonds Vert était destiné à réduire le gaspillage alimentaire.

« La gestion durable et responsable des matières résiduelles représente un défi de taille, » a dit le ministre de l’Environnement David Heurtel lors d’une annonce à Joliette sur la réduction du gaspillage. « Face à cet enjeu, l’engagement de l’ensemble des intervenants est nécessaire… Dans ce dossier, le statu quo n’est pas une option et nous devons avancer tous ensemble. »

Plusieurs écoles et organisations privées et communautaires ont été invitées à répondre à l’appel de Recyc-Québec pour obtenir des financements pour des projets sur la réduction de gaspillage alimentaire. Jusqu’à maintenant, seuls Jus Loop, Les Banques alimentaire du Québec et Moisson Québec, la seule banque alimentaire de la région de Québec, ont obtenu du financement. D’autres projets devraient être révélés.

« Le gaspillage alimentaire soulève divers enjeux associés notamment à la lutte contre la pauvreté, aux impacts environnementaux de l’enfouissement des matières organiques et aux coûts socio-économiques liés à ce gaspillage, » a dit Claudia Durocher, conseillère en communication au ministère du Développement durable, de l’Environnement, et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec, dans un courriel.

Jus Loop a reçu près de 400 000 dollars du gouvernement du Québec en juin et envisage d’utiliser cet investissement pour construire sa ligne de production.

Recyc-Québec dit que Jus Loop s’inscrit comme un exemple à suivre.

Alexander Guerra, un porte-parole pour Recyc-Québec a dit que les opérations de Jus Loop étaient « innovatrices » et s’inscrivaient dans ce que la société d’État souhaitait encourager.

« C’est un exemple de gestion saine et responsable de nos matières résiduelles qui, de surcroit, contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre, » a dit Guerra à l’Observateur national dans un courriel.

Le modèle d’affaires innovant de Jus Loop permet à plusieurs acteurs de l’équation alimentaire de profiter des bénéfices : Courchesne Larose transforme des pertes financières en profit et Jus Loop achète ses matières premières à un coût avantageux.

« Comment ça se fait que personne l’a jamais fait avant ? C’est tellement logique, » dit Poitras-Saulnier. « Et eux en plus, c’est des millions de dollars qu’ils jettent et ils payent pour jeter (les fruits et légumes) parce que c’est 100 dollars par palette qu’ils envoient au site d’enfouissement. »

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